195.
Le bandage est enlevé et les deux lignes creusées dans sa paume, la chance et la vie, même si elles sont entourées d’un peu de pus, commencent à cicatriser, inscrivant à jamais dans sa chair une nouvelle programmation.
Cassandre toque de la main gauche à la porte du jeune Coréen à la mèche bleue. Malgré l’absence de réponse, la jeune fille entre quand même.
— Tu es fâché, Marquis ? attaque-t-elle avec une totale mauvaise foi.
Il dégage le clavier et se tourne à demi vers la jeune fille aux longs cheveux noirs ondulés. Ses yeux sont injectés de sang à force de contempler l’écran.
— Oui. Parfaitement. Je t’en veux. Tu nous as fait miroiter un rêve, mais ce rêve n’est pas atteignable. Il ne l’a jamais été, et il ne le sera jamais.
Elle lui prend l’épaule et le tourne vers elle pour le forcer à la regarder. Il baisse les yeux.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
En guise de réponse, il désigne l’écran d’un mouvement de tête. Sur une fenêtre s’affichent des statistiques. Sur une autre un programme de dialogues. Cassandre constate qu’il a soumis leurs idées à un forum pour inciter les gens à soutenir le Ministère Officieux de la Prospective.
Elle lit.
Certains internautes affirment que le fait de procréer sans limite est le premier droit de tout être humain. D’autres qu’un gouvernement mondial sera forcément corrompu, fasciste ou, de toute façon, incapable d’agir. Beaucoup hurlent que le respect de la souveraineté des États est plus important qu’une moralisation planétaire. Ils préfèrent les dictateurs locaux à un risque d’uniformisation. Quelques internautes affirment que le seul fait de vouloir anticiper le futur est un comportement de secte, de gourou ou d’illuminé, hautement suspect de toute façon.
— Sur les douze pages d’Internet, à peu près deux cent soixante personnes se sont donné la peine de venir sur le forum pour tenter de nous décourager ou de nous discréditer. Trois personnes seulement ont envisagé de nous laisser une chance de développer notre « délirant » projet, tout en soulignant, pour ne pas se dévaloriser aux yeux des autres, que surtout ils n’adhèrent pas. Et ces trois-là se sont fait, malgré tout, copieusement insulter par la masse.
— Ça t’étonne ?
— C’est le monde à l’envers. Ils sont aveugles et, si on leur propose de voir, ils protestent et exigent le respect de leur statut de handicapés volontaires.
— Au moins tu as ta réponse, Marquis : au pays des aveugles, les borgnes ne sont pas du tout bien accueillis.
— Et le troupeau aveugle continue dans l’enthousiasme d’avancer vers le précipice. Interdisant à quiconque de les détourner de leur chute. Au nom de leur liberté de s’autodétruire. « Je suis aveugle. Voilà ma foi », pourraient-ils tous chanter à tue-tête.
Eux ne devront pas rendre des comptes aux générations futures.
Si on ne fait rien, il n’y aura peut-être même pas de génération future.
— On n’a jamais dit que ce serait facile, reconnaît Cassandre.
— Mais il n’y a pas que ça, Princesse.
Kim ouvre un autre fichier.
— J’ai voulu faire un petit bilan de tout ce qui n’allait pas pour voir comment y remédier. Et c’est comme si j’avais ouvert la boîte de Pandore. Toute la noirceur du monde m’a sauté au visage.
Il montre des dépêches émanant d’agences de presse.
— « Sport. Un match de football tourne à la tuerie. Entre l’Angleterre et l’Allemagne les supporters avaient apporté des haches et des lances sans que la police les détecte. La foule effrayée, incapable de fuir, a été écrasée contre la grille de protection. Sous l’effet de la pression, une centaine de personnes ont été littéralement hachées à travers les barreaux.
« Étranger. En Somalie, une fillette de neuf ans violée par trois hommes a finalement été reconnue coupable de rapports sexuels hors mariage. Elle a été lapidée dans le stade de football à l’heure de la mi-temps. Après une première volée de pierres, l’infirmière venue vérifier son état a annoncé que son cœur battait encore. Alors elle a été replacée dans le trou et achevée. Un jeune enfant de huit ans, écœuré, a essayé de la sauver. Il a été abattu par la police. »
« Tu vois, ton monde de cauchemar, on y est déjà. Et personne ne fait rien.
— Ce ne sont que des anecdotes.
— Et le Zimbabwe où on a déjà dépassé les 12 000 morts en raison de l’épidémie de choléra, alors que le président Mugabe empêche toute aide étrangère, c’est une anecdote ? Et le Tibet ? Et la Corée du Nord où j’ai vu des atrocités que tu n’imagines même pas, c’est une anecdote ?
— ARRÊTE ! Tu me saoules !
— Attends, je t’ai gardé le meilleur pour la fin : « Un groupe de clochards agressifs sème la terreur dans les bibliothèques de Paris. Le maire de la ville a décrété que l’arrestation de ces dangereux individus était un objectif prioritaire de ses services de sécurité. » C’est une seconde diffusion.
À nouveau, les visages d’Esméralda, Orlando, Fetnat, Kim et Cassandre s’affichent sur l’écran, accompagnés d’un avis de recherche et d’un numéro de téléphone de la police.
— Non seulement ils ne font rien contre les salauds mais ils s’acharnent contre nous !
Les aveugles veulent crever les yeux des borgnes.
— Tu veux me dire quoi ?
La physionomie de Kim change instantanément. Elle reconnaît cette lueur cruelle qu’elle avait repérée le premier jour.
— Et si ton frère Daniel avait raison ? Ils sont trop cons, on ne peut rien faire pour les sauver. Ils sont informés tous les jours de leur connerie par la télévision et ils ne font rien pour la ralentir. Ils sont fascinés par leur propre barbarie, ils traitent leur autodestruction comme un spectacle. Et ce divertissement s’appelle les actualités. Tu as vu ces images de cadavres, de dictateurs réjouis, de foules hystériques qui scandent des appels à la mort de leur prochain. Ils sont assoiffés de destruction. Et plus les images sont choquantes, plus l’audimat augmente. Comment veux-tu qu’on puisse installer un avenir de non-violence ? Laissons tomber. Ici, dans ce dépotoir, loin de tout, on n’est pas si mal. Tranquilles. Peinards. Après tout « Chacun sa merde » c’est notre devise. Elle n’est pas si mauvaise que ça.
— Esméralda a reconnu que le contraire était encore plus…
— Esméralda n’a plus toute sa tête. Elle est tombée sous ton charme, comme nous tous. Mais il y a la réalité, celle qu’a vue ton frère Daniel. Ce n’est qu’un troupeau de lemmings qui fonce vers la falaise. Qu’ils crèvent tous autant qu’ils sont. Comme disait l’excellent titre d’un James Bond : « Vivre et laisser mourir ». Tiens ça me fera un slogan pour tee-shirt. J’ai envie de m’en foutre du monde. J’en envie de m’en foutre d’eux. À dix-sept ans, ayant vécu et compris quelques petites choses, j’ai juste envie de penser à mon plaisir personnel.
Là-dessus il boit une longue gorgée de bière, froisse la canette d’aluminium et la projette au sol.
— Désolé, Marquis. Jamais je ne baisserai les bras. Même si mon frère l’a renié par la suite, il a dit : « La résignation est le pire mot qui soit. » Je ne me résignerai pas. On peut les sauver !
— Mais tu t’es vue, Princesse ? Tu es une gamine. Tu veux que je te dise ton principal défaut ? C’est l’orgueil. Vouloir sauver le monde, c’est juste de la mégalomanie. Tu te dis sensible ? Tu es paranoïaque. Tu te dis concernée par les problèmes des autres ? Souviens-toi, tu voulais que je t’avertisse quand tu deviendrais folle. Eh bien je te le dis maintenant : tu es folle.
Non, il se trompe.
— Je ne suis pas folle. Si c’était le cas, tu me l’aurais dit avant.
Oui, il me l’aurait dit plus tôt.
— C’est juste que tu es plutôt sexy, dans ton genre. J’ai voulu te draguer alors je t’ai suivie dans tes délires mais, maintenant que ton frère est mort, cela m’a ouvert les yeux. Tu sais, comme toi quand tu avais pris l’élixir de longue vie de Fetnat. J’ai ouvert une porte de lucidité dans mon crâne et je vois que tu es folle. D’abord on se gratte, après on parle seul, après on devient fou. Voilà, tu y es ! Alors, seppuku ou hara-kiri ? Choisis.
— Tu veux que je te dise ? Renoncer c’est pire que de la lâcheté, c’est de la… de la… fainéantise !
— De la fainéantise ? Je veux bien œuvrer si ça sert à quelque chose ! Pourquoi se donner du mal pour ces imbéciles ? Non seulement ils ne nous diront jamais merci mais, en guise de gratitude, ils nous cracheront à la gueule, oui. Allez, dis-moi juste pourquoi ?
— Parce que…
Parce que tous ces cons et ces salauds sont aussi une prolongation de nous-mêmes.
Cassandre hésite à prononcer cette phrase mais, considérant qu’il ne la comprendra pas, préfère s’abstenir et s’en aller.